Mercredi 1ère semaine de carême

Mercredi, 21 Février 2018

Sermon sur le Cantique de Saint BERNARD

L’Apôtre reconnaît à bon droit que la tête du Christ se réfère à sa divinité, et je pense qu’à nous aussi, il ne paraîtra pas incongru de rapporter ses pieds à son humanité : nous appellerons l’un la miséricorde et l’autre le jugement. Ces deux mots vous sont bien connus, et si vous rassemblez vos souvenirs, vous les voyez accourir de bien des endroits de l’Écriture.
Heureuse l’âme en qui, une fois pour toutes, le Seigneur Jésus a planté l’un et l’autre de ses pieds. Reconnaissez une âme de cette sorte à deux signes, elle qui porte forcément imprimée en elle l’empreinte des pas divins. Ces pas sont la crainte et l’espérance. Le premier dessine l’image du jugement, le second celle de la miséricorde. C’est avec raison que "Dieu se plaît en ceux qui le craignent, en ceux qui espèrent sa miséricorde", puisque "la crainte est le commencement de la sagesse", l’espérance son progrès. Car sa perfection, l’amour la réclame pour lui.
S’il en est bien ainsi, on ne tire point un médiocre profit de ce premier baiser posé sur les pieds du Seigneur. Seulement prends soin de ne négliger aucun des deux pieds. Car si tu es mordu à présent par la douleur du péché et la crainte du jugement, tu appuies tes lèvres sur le pied qui trace le pas du jugement et de la vérité. Mais si tu atténues ta crainte et ta douleur par un regard porté sur la bonté de Dieu et par l’espoir du pardon qui s’ensuit, tu sais que tu as embrassé aussi le pied de la miséricorde. Il ne convient pas de baiser l’un des deux pieds sans l’autre, car considérer la seule justice précipite dans l’abîme du désespoir, mais une complaisance trompeuse dans la miséricorde engendre une dangereuse sécurité.
Il m’a été donné à moi aussi, misérable, de m’asseoir parfois aux pieds du Seigneur Jésus et d’embrasser avec un profond amour, tantôt l’un de ses pieds, tantôt l’autre, selon que sa bonté daignait me le permettre. Mais quand, oublieux de sa miséricorde, aiguillonné par ma conscience, je m’attardais un peu trop longtemps sur son jugement, j’étais bientôt abattu par une peur incroyable et un misérable chagrin. Plongé en d’horribles ténèbres, le cœur battant, je ne pouvais que crier du profond de mon cœur : "Qui connaît la puissance de ta colère et dans ta crainte, qui peut dénombrer les effets de ta fureur ?". Mais si, laissant cela de côté, il m’arrivait de tenir davantage le pied de la miséricorde, je me sentais au contraire amolli par une telle insouciance et négligence qu’aussitôt ma prière devenait plus tiède, mon action plus paresseuse, mon rire plus prompt, mon propos plus futile.
Donc, instruit par les leçons de l’expérience, maintenant je chanterai pour toi, Seigneur, non plus le seul jugement ni la seule miséricorde, mais le jugement et la miséricorde. Jamais je n’oublierai tes justifications : toutes deux seront également mon chant dans ce lieu de pèlerinage, jusqu’à ce que la miséricorde, pleinement exaltée par le jugement, taira ma misère et seule ma gloire te chantera.

 

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